Première itération filmique en couleur d'un conte japonais multiadapté, d'une courte tête (Nobuo Nakagawa sort la sienne quelques mois après cette version de Kenji Misumi), The Ghost of Yotsuya développe la trame d'une conspiration au mariage qui conduit à la défiguration par empoisonnement de l'épouse légitime d'un samouraï convoité par la fille d'un marchand. Le sacrilège de profanation de sa beauté combiné à sa mort la transforme en spectre tourmenté et tourmenteur qui punira les transgresseurs.
L'inspiration théâtrale kabuki se ressent fortement dans la mise en scène très pépère, et particulièrement dans les quelques affrontements qui sont encore bien loin du punch sanglant des décennies à venir. Misumi s'intéresse longuement à la mise en place sociale et familiale de cette configuration humaine, avec un samouraï déclassé et pauvre qui se heurte au pouvoir grandissant de la bourgeoisie. Cela n'en fait pas pour autant un héros révolté, tant il apparait passif et engoncé dans une vision de caste méprisante, et même peu aimable envers son épouse meurtrie par une fausse-couche alors qu'elle tente de sauver leur situation et leur relation conjugale.
C'est finalement cette dernière qui ressort comme véritable protagoniste d'arrière-plan, seule personne honorable au milieu de conspirationnistes et d'intéressés peu respectueux de l'honneur et de la probité. Et c'est elle qui en paiera finalement le prix le plus élevé. C'est d'ailleurs pour ce tournant fantastique qu'on est venu, mais il faudra attendre le dernier tiers pour profiter de belles idées horrifiques (la main qui sort du seau, les algues qui forment comme des cheveux engluants, la transformation progressive de Owa...) qui continuent à résonner dans le cinéma japonais moderne.
The Ghost of Yotsuya souffre néanmoins de ses limitations budgétaires (les décors en plateau sont jolis mais sonnent très artificiels), de sa réalisation soft-50's et d'un développement tortueux et un brin trop ennuyant pour être pleinement recommandé. Clairement le film le plus faible du superbe coffret Roboto Films.
En bonus, Kyoshi Kurosawa devise sur l'apparition de la couleur dans le cinéma horrifique et sur son intérêt pour ce film, précisant que le statut de star de Kazuo Hasegama explique les nuances et ambivalences de son personnage originellement plus sombre. Mary Picone nous fait profiter de son impressionnante culture du folklore japonais en revenant sur la constitution des recueils d'histoires étranges (les fameux kaidans), la pièce de kabuki de 1825 qui choquait pour l'intérêt porté aux marginaux et aux exclus, et elle développe le sujet de l'impureté hémorragique des femmes ayant souffert d'une fausse-couche, vouées à finir dans un lac de sang infernal. Superbe anecdote appuyant la contamination par les kaidans, alors qu'elle se vante d'avoir projeté Ring dans une conférence dont deux participants décéderont par la suite. Le livret du coffret complète ces nombreuses informations.