A Rome, à l'aube, quand tout le monde dort, il y a un homme qui ne dort pas. Cet homme s'appelle Giulio Andreotti. Il ne dort pas, car il doit travailler, écrire des livres, mener une vie mondaine et en dernière analyse, prier. Calme, sournois, impénétrable, Andreotti est le pouvoir en Italie depuis quatre décennies. Au début des années quatre-vingt-dix, sans arrogance et sans humilité, immobile et susurrant, ambigu et rassurant, il avance inexorablement vers son septième mandat de Président du Conseil.

Portrait d’un mercenaire de la politique italienne, membre influent de la démocratie chrétienne qui siégea au parlement de la fin des années 40 au début des années 90 et fut impliqué dans des scandales politico-judiciaires à faire presque passer les frasques et combines d’un Berlusconi pour d’innocentes incartades, Il Divo tenait un sujet certes en or, mais qu’il fallait pouvoir assumer à hauteur de son ambition, celui-ci poussant à revenir sur au moins 30 ans d’Histoire récente de l’Italie.
Challenge relevé plus que brillamment, tant au niveau de l’écriture, qui s’éloigne intelligemment de la biographie classique en proposant un récit-enquête déstructuré dans le temps, parfois ouvertement subjectif (la séquence confession d’Andreotti), que de la réalisation, qui – je n’avais encore rien vu de Sorrentino à ce jour – m’a carrément laissé sur le cul. Parce que, autant dire les choses franco : l’ensemble est vraiment filmé de façon magistrale. C’est à la fois d’une finesse et d’un tranchant dans l’approche, comme on en voit rarement de nos jours, Sorrentino accordant autant d’importance aux mots, cinglants dans l’ensemble (la citation d’ouverture de la mère d’Andreotti : mémorable), qu’à l’image (cadre et mouvement d’appareil superbes et toujours très évocateurs), aux sons ou à la bande musicale, savant mélange de morceau classique et pop-rock.
Nous ramenant aux grandes heures du cinéma italien des années 60-70, Il Divo m'évoque plus précisément une sorte de croisement entre le meilleur du cinéma de Rosi, dans sa structure et sa rigueur documentaire, et celui de Petri, pour son ton singulier et sardonique, l'ensemble tenant indéniablement de la leçon de cinéma politique contestataire. Bref, le genre de film inconcevable dans le paysage cinématographique français (la France qui, d’ailleurs – et c’est assez ironique quelque part - co-produit le film).
Seul petit reproche : l’ensemble peut paraitre un peu abscons par moment (j’avoue que je n’ai pas trop saisi tout le passage avec Fanny Ardant, dont le compagnon et réalisateur / directeur de la photo Fabio Converti est d’ailleurs l’un des producteurs d’Il Divo), un peu austère également, notamment pour le spectateur non initié à l’Histoire italienne d’après-guerre, et cela malgré un généreux glossaire fourni en préambule au film. Reste néanmoins une oeuvre passionnante, extrêmement dense dans son contenu et visuellement impressionnante.
