“Le Maître du kabuki”, le film qui a ravivé l’intérêt des Japonais pour le théâtre traditionnel
Au Japon, personne ne s’attendait à ce qu’un film sur le kabuki, un art théâtral né au XVIIe siècle, caracole au box-office. Et pourtant… Le film de Lee Sang-il, qui sort en France ce 24 décembre, a même réussi la prouesse de convaincre le jeune public d’aller voir de vrais spectacles. Décryptage.
Source : Courrier international
Lecture 4 min.
Publié le 24 décembre 2025 à 09h58, mis à jour le 24 décembre 2025 à 11h24
Au Japon, c’est le film de l’année. Depuis sa sortie en juin, Le Maître du kabuki (Kokuho en version originale), réalisé par Lee Sang-il, fait l’objet d’un véritable engouement national. À la date du 25 novembre, il avait engrangé 17,4 milliards de yens de recettes (96 millions d’euros). Une prouesse dans l’archipel pour un long-métrage japonais en prise de vues réelles, selon les données relayées par l’agence de presse Jiji Tsushin : seuls Titanic (1997) et Harry Potter à l’école des sorciers (2001) ont fait mieux.
Ce succès, dans un pays où les animes écrasent tout au box-office, a d’autant plus surpris les professionnels du secteur que le film est très long – près de trois heures –, et ancré dans le monde du kabuki. Ce singulier art théâtral traditionnel, qui combine jeu, chant et danse et dont l’origine remonte au XVIIe siècle, est de plus en plus délaissé pour d’autres formes de divertissement, tant sa sophistication le rend difficile d’accès aux non-connaisseurs. Tout est codifié : les costumes, le maquillage, la gestuelle des acteurs, l’intonation des répliques. Les rôles sont tenus exclusivement par des hommes (ceux qui se spécialisent dans les personnages féminins sont appelés onnagata), et les acteurs se transmettent le flambeau de père en fils (seule une vingtaine de familles aux noms illustres règnent sur le métier).
Un genre ardu à transposer
Le Maître du kabuki, qui sort ce 24 décembre en France, est adapté du roman Kokuho de l’écrivain Shuichi Yoshida, initialement publié en feuilleton dans le quotidien Asahi Shimbun, en 2017 (et resté inédit en français). Il entremêle le destin de deux garçons dans le Japon des années 1960 : Kikuo, le rejeton du chef d’un gang de yakuzas, et Shunsuke, le fils unique d’un grand acteur de kabuki appelé Hanjiro Hanai.
Après la mort de son père, Kikuo, alors âgé de 14 ans, est recueilli par la famille de Shunsuke. Les deux adolescents vont grandir ensemble et tout partager, y compris leur découverte de la pratique du kabuki et le patient et minutieux apprentissage des rôles d’onnagata. Jusqu’au jour où Hanjiro Hanai, bravant la coutume ancestrale, désigne Kikuo comme son héritier. Se noue alors un drame humain qui va se déployer sur cinq décennies et mettre à rude épreuve les liens du sang et de la fraternité. Qui, de Kikuo et Shunsuke, sera finalement intronisé kakuho, c’est-à-dire “trésor national”, la plus grande distinction dans le secteur des arts traditionnels au Japon ?
“Les films qui se déroulent dans le monde du kabuki se comptent sur les doigts de la main, ce qui n’est pas pour surprendre, tant les défis sont grands”, considère Mark Schilling, le critique du Japan Times. Cet art théâtral est aussi codifié que sophistiqué, et les connaisseurs prompts à repérer toute imprécision. Pour tourner son film, Lee Sang-il a donc recruté Nakamura Ganjiro IV, une star du kabuki, comme consultant. Mais il a choisi, pour interpréter ses deux héros, des acteurs qui venaient du monde profane.
Le dilemme de la transmission
Le résultat, porté par une mise en scène plutôt classique et une opulente photographie, a bluffé le public et les critiques japonais. Ryo Yoshizawa et Ryusei Yokohama, qui se sont entraînés pendant des mois pour incarner Kikuo et Shunsuke à l’âge adulte, “sont convaincants en tant qu’acteurs de kabuki et captivants en tant qu’acteurs tout court”, applaudit Mark Schilling, qui concède toutefois ne pas être expert en kabuki. Le sociologue Atsuo Nakayama, dans une critique du film publiée sur Nikke X Trend, est lui aussi enthousiaste. Il évoque le moment où les deux protagonistes se produisent en public pour la première fois :
“On comprend qu’ils vivent et savourent avec une grande émotion cet instant décisif, aboutissement d’années d’efforts assidus et collectifs […]. D’emblée, on sent aussi que leur vie sera marquée à jamais par cette expérience.”
Pour le critique de théâtre Osamu Inumaru, qui a publié une critique sur le site de Weekly Economist Mainichi, le film affronte “la question ultime” du kabuki, un milieu habitué à fonctionner en vase clos :
“Quelle que soit la maîtrise atteinte par un acteur, un art fondé sur le corps finit par disparaître avec ce corps. Qui, alors, peut en hériter : la lignée ou le talent ?”
La question n’est pas anodine, alors que le vivier des acteurs de kabuki s’amenuise, et que même les filières de formation montées pour apporter du sang neuf peinent à recruter des candidats, comme l’expliquait Nikkei Asia en septembre.
Pour le jeune public, la meilleure des introductions
À l’écran, le public novice découvre les conventions du kabuki en même temps que Kikuo. Le réalisateur, Lee Sang-il, met aussi en scène ses acteurs interprétant des pièces célèbres du répertoire. Les extraits ont été choisis pour refléter les émotions de Kikuo et de Shunsuke. Ce faisant, Lee Sang-il “propose des réinterprétations de ces œuvres classiques”, s’étonne par ailleurs Osamu Inumaru, ravi de voir un vent de renouveau souffler enfin sur la discipline.
Et ça marche ! Le quotidien Asahi Shimbun rapportait, le 30 novembre, que depuis le mois de juillet une dizaine de milliers de personnes s’étaient rendues pour la première fois au Kabukiza, le temple du théâtre traditionnel japonais, en plein cœur de Tokyo. “Le Maître du kabuki offre une bouffée d’oxygène au kabuki”, rapporte le journal. Espérant profiter de la popularité du film pour séduire durablement le jeune public, le Kabukiza propose des tarifs réduits au moins de 25 ans, et met gratuitement à leur disposition un service d’audiodescription, pour leur communiquer pendant la représentation, avec un casque, des explications sur la pièce et les conventions du genre.
Courrier international est partenaire de ce film.
Marie Bélœil, Yuta Yagishita