Vol au-dessus d'un nid de coucou - 1975 - Milos Forman

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Manolito
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Vol au-dessus d'un nid de coucou - 1975 - Milos Forman

Message par Manolito »

Titre US : One Flew Over the Cuckoo's Nest

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RP McMurphy, un délinquant, simule la folie pour se faire interner dans un asile et échapper à la ferme pénitentiaire. Il est placé dans un asile où sa forte personnalité se heurte à celle de la chef du service...

"Vol au-dessus d'un nid de coucou" est un énorme succès critique de l'Hollywood des années 70, qui lance la carrière américaine du tchécoslovaque Milos Forman, long métrage couronné des 5 Oscars majeurs (meilleur film, meilleur acteur, meilleure actrice, meilleur réalisateur, meilleur scénario). Les aspirations libertaires de Forman, son goût de l'anticonformisme, sa manière de tourner en ridicule les figures de respectabilité et de stigmatiser les dangers de l'autorité, héritées d'une carrière ayant fleuri dans le Prague des années 60, trouve parfaitement sa place dans l'Amérique des années 70.

Au premier degré, "Vol au-dessus d'un nid de coucou" est une critique des méthodes de la psychiatrie : pas la psychiatrie version "cul de basse fosse" vu dans un "Shock Corridor", mais une psychiatrie plus pernicieuse, au visage a priori plus plaisant et moins agressif. Mais qui tend quand même à normaliser les fous. La guérison, c serait vivre toujours au même rythme, à l'écart du monde, sans faire de bruit, dans l'apathie, ne pas se confronter au monde et à la souffrance. Et puis en fin de compte, pour les rétifs, les outils finaux restent les mêmes : électrochoc, lobotomie, médicaments. Comme "Equus" avec la psychanalyse, "Vol au-dessus d'un nid de coucou" pose clairement la question du "comment" mais aussi du "pourquoi" de la psychiatrie.

"Vol au-dessus d'un nid de coucou", c'est aussi un film qui fonctionne à un niveau plus abstrait comme une fable sur la liberté, la liberté du corps et la liberté de l'esprit, avec comme héros McMurphy, marginal libertaire, qui apporte la chaos, mais aussi la joie de vivre dans cet asile, prison extérieure aussi bien qu'intérieure pour ses résidents.

Néanmoins, bien que le sujet soit a priori lourd, "Vol au-dessus d'un nid de coucou", garde la plupart du temps un ton léger, goguenard et rieur qui met d'emblée le public dans sa poche. C'est aussi un film à l'interprétation remarquable, un des grands rôles mémorables de Jack Nicholson, cabotin, mais sympathique et jamais crispant ou bizarre comme il a pu l'être ailleurs.

C'est aussi un assez incroyable catalogue de tronches appelés à être vues et revues dans les années suivantes : Michael Berryman, Danny DeVito, Scatman Crothers, Christopher Lloyd, Vincent Schiavelli, Brad Dourif, Will Sampson. Et bien sûr Louise Fletcher dans le rôle d'une des peaux de vache les plus détestées de l'histoire du cinéma, toute en sournoiserie et en manipulation !

Alors oui, la peinture de la psychiatrie semble un peu enfoncer des portes ouvertes en 2012 ; comme souvent chez Forman, la charge laisse parfois planer un petit goût de démagogie et de manque de subtilité. Mais cela reste un film qui a bien tenu la route avec les années, un bon film, toujours mémorable, un plaisir à revoir aujourd'hui encore...

Revu sur le bluray warner français. Une copie 1.78 HD de bonne tenue, en connaissant quand même les limites de ce métrage au méthode de tournage dans une tradition plutôt Nouvelle Vague que "Ben-Hur" ! Le grain est présent, rendu très finement, on ne repère aucune trace de bidouillage particulier, la compression est globalement très discrète. Quelques poussières par-ci par là, un grain et une résolution parfois légèrement pâteuse, mais globalement, c'est de la très bonne HD. Bande son anglaise remixée en Dolby Digital 5.1, mixage franchement sobre, jouant surtout pour la musique. Dommage qu'on n'ait pas de piste non compressée et/ou le mixage mono d'origine ! Avec VF et STF.


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DPG
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Re: Vol au-dessus d'un nid de coucou - 1975 - Milos Forman

Message par DPG »

Chef d’œuvre absolu pour ma part. Vu, revu, et re-revu plein de fois depuis tout gamin, et toujours la même claque à chaque vision ! Un film toujours juste, parfaitement équilibré, à la narration impeccable, un casting époustouflant au sommet de son art, un grand nombre de scènes carrément inoubliables, une sensibilité à fleur de peau et une vraie réflexion sur la folie, la norme, l'enfermement et plein d'autres trucs. Peut être le plus grand rôle de Nicholson, même si le choix est dur, en tout cas un film phare du ciné US 70's, qui n'a pas volé sa pelletée d'Oscars et sa réput en béton. Indispensable !


Sinon, pour l'anecdote, le producteur est Michael Douglas, qui a donc eu la statuette du meilleur film, et qui a été reconnu comme prod AVANT de l'être comme acteur. Je crois même si mes souvenirs sont bons, que c'est son père Kirk qui avait acheté les droits de la pièce, puis il les a cédé à Michael, en le laissant produire le film, mais en pensant qu'il l'engagerait pour le rôle principal, chose que n'a pas jugé indispensable un Michael qui souhaitait se faire un prénom hors du giron de son papa ! :D
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Shinji
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Re: Vol au-dessus d'un nid de coucou - 1975 - Milos Forman

Message par Shinji »

Je ne connaissais pas cette intervention de Nicholson pendant le tournage pour un prix gagné lors des BAFTA pour Chinatown !

Modifié en dernier par Shinji le jeu. juil. 17, 2025 11:27 am, modifié 1 fois.
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Machet
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Re: Vol au-dessus d'un nid de coucou - 1975 - Milos Forman

Message par Machet »

Excellent. Merci. Quand on entend la liste des films nommés, on se dit qu’Hollywood est actuellement en train de crever la gueule ouverte.
Il y a un p'tit détail qui me chiffonne
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farlane
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Re: Vol au-dessus d'un nid de coucou - 1975 - Milos Forman

Message par farlane »

Machet a écrit : jeu. juil. 17, 2025 7:35 am Excellent. Merci. Quand on entend la liste des films nommés, on se dit qu’Hollywood est actuellement en train de crever la gueule ouverte.

Oui en attendant l'I.A. dont les 1ers essais de film sont époustouflants !
Je pense qu'on en a effectivement bientôt fini avec le cinéma classique et les studios l'auront bien cherché (allez je donne encore 5 ans)
Mais il restera des films comme "Vol au-dessus d'un nid de coucou" pour nous rappeler que l'humain (quand il était investi dans son sujet) était aussi capable de produire de grandes choses
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Teurk le Sicaire
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Re: Vol au-dessus d'un nid de coucou - 1975 - Milos Forman

Message par Teurk le Sicaire »

Il y a plusieurs manières d'aborder Vol au dessus d'un nid de coucou. Soit on le décorrèle de son contexte psychiatrique pour y lire une belle ode à la révolte individuelle et éventuellement collective face à un système social oppressif et liberticide. Dans ce cas, il reste regrettable que le film souffre des travers de son temps qui ne trouve rien à redire à ce que son héros soit un psychopathe violent et pédocriminel assumé, dont les travers libidineux se manifestent régulièrement dans ses interactions relationnelles, quitte à réduire son entourage féminin à des objets sexuels que l'on prête à ses potes. Un écueil désormais connu de l'émancipation sexuelle des 70's demeurée aveugle à la domination patriarcale.

Soit on considère ce fameux contexte psychiatrique qui a eu un réel impact sur le public, se traduisant par le fait qu'on me cite souvent ce film quand il est su que je travaille dans le domaine de la santé mentale, et il y a alors beaucoup à en dire. La critique de la violence institutionnelle, y compris en psychiatrie, est légitime et doit être constamment menée pour éviter qu'elle ne se produise, comme dans tout lieu de pouvoir d'un groupe sur un autre. Vol au-dessus d'un nid de coucou le fait en s'inscrivant dans le courant de l'antipsychiatrie qui vise à dénoncer les institutions comme la cause des troubles psychiques chez les patients et non comme une solution thérapeutique.

La mise en lumière accusatrice du processus de l'aliénation sociale est pertinente mais doit être vue de manière plus globale, sans se résumer aux agissements des professionnels d'un hôpital. C'est le rejet de la différence (supposée) et l'exclusion par la société qui créent cette aliénation, la psychiatrie pouvant être instrumentalisée à des fins de mise à l'écart des indésirables. Milos Foreman a sans doute baigné dans un climat d'action délétère de cette spécialité médicale au sein de l'Union Soviétique où la rééducation politique des opposants faisait partie de ses missions.

Mais il serait faux de croire que ces dérives auraient disparu avec la chute du mur de Berlin. Actuellement, les syndicats de psychiatres s'opposent à un projet de loi mené par Gérald Darmanin visant à hospitaliser de manière contrainte tout étranger en OQTF suspecté de radicalisation islamique, comme si ces problématiques se confondaient avec des troubles psychiques et relevaient donc d'un soin ; c'est bien l'enfermement, l'exclusion sociale et la déresponsabilisation politique qui sont plutôt exigés. Et c'est ce qu'il faudrait collectivement combattre pour rappeler que seule l'action thérapeutique doit guider notre action auprès de personnes en souffrance.

Si on revient au film, c'est justement un aspect qu'il évacue rapidement, ce travers de la position antipsychiatrique radicale qui dénie la part d'aliénation mentale - comprendre, dénier l'existence essentielle du trouble psychique et de la souffrance qui en découle. Les personnages principaux ne montrent pas de signes patents de maladie ou bien ils ne semblent pas en souffrir (seuls les patients d'arrière-plan sont vraiment symptomatiques, mais ils ne participent pas vraiment au récit). Il est explicitement dit qu'ils ne sont pas plus "cinglés" que les gens du dehors, et il n'y a jamais presque jamais de conséquences négatives aux agissements transgressifs ou excitatoires de Randall, même quand tout le monde est raide beurré.

Petite exception faite de l'agitation liée à la restriction d'accès aux cigarettes se terminant par une bagarre et amenant à la réalisation de la fameuse scène de sismothérapie, moins péjorative dans sa représentation que ce à quoi je m'attendais, mais tellement peu explicitée (et à l'indication thérapeutique inadaptée en l'occurrence) qu'elle génère chez le spectateur un sentiment d'abus barbare qui continue à alimenter un imaginaire dénigrant de ce traitement pourtant efficace, et parfois vital, s'il est employé à juste escient et dans des conditions modernes d'usage (sous anesthésie générale et surveillance soignante rapprochée).

L'aspect positif de cet évitement de la souffrance mentale est le regard effectivement humain porté par le réalisateur sur ces personnages malgré une véritable altérité de certains (Martini, très bien interprété par DeVito - mais tout le casting est super chouette, en vrai). Cela se fait néanmoins au détriment de l'antagonisme incarné par l'infirmière en chef Ratched. On sent qu'elle est clairement désignée comme le problème à abattre (au point de manquer de l'être physiquement), lui refusant une position authentiquement soignante qui se justifie par l'absence supposée de soins à mener ; la pêche, la fiesta et la baise semblant suffire au bonheur de tous.

Ce positionnement réducteur est dommage car c'est dans la complexité de la démarche thérapeutique qu'elle trouverait vraiment sa place : mettre en balance la nécessité de contenir par un cadre ritualisé et le besoin de souplesse adaptative, reconnaitre la volonté d'aider tout en critiquant la méthode employée (le groupe de parole trop directif), et finalement dénoncer l'abus d'autorité qui la conduit à sortir de son rôle soignant dans son assimilation à la mère castratrice de Billy.

Je reste par ailleurs un peu déconcerté par le personnage de Chief dont je ne suis pas certains de comprendre les enjeux véritables et par la fin qui pourrait être considérée, si l'on pousse le bouchon un peu loin, comme un eugénisme validiste (non, je ne légitime pas pour autant la lobotomie, même si elle a valu à son inventeur, Egas Moniz, un prix Nobel).

Cette bien trop longue critique ne doit pas pour autant jeter les qualités du film avec l'eau de l'antipsychiatrie : les performances d'acteurs sont géniales, l'ambiance institutionnelle est évocatrice et on a bien causé après sa diffusion sur grand écran.
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